Entretien avec Son Excellence Monsieur Oleksandr VORONIN, Ambassadeur d’Ukraine en Algérie.

 

« Malgré la guerre d'agression menée par la Russie, l'Ukraine reste une démocratie »

 

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Entretien réalisé par Youcef MAALLEMI. 

Le Courrier d’Afrique 54. L’Algérie a figuré parmi les premiers États à reconnaître l’indépendance ukrainienne, le 27 décembre 1991. Le 20 août 1992, l’Ukraine et l’Algérie ont signé le Protocole établissant leurs relations diplomatiques. L’Ambassade de l’Ukraine à Alger a ouvert ses portes en 1999 et a aussitôt débuté ses activités. Excellence Monsieur l’Ambassadeur, pouvez-vous nous parler brièvement sur les relations entre nos deux pays ?

SEM Oleksandr VORONIN : Les relations entre l’Ukraine et l’Algérie reposent sur le respect mutuel et se développent de manière continue depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1992. La reconnaissance de l’indépendance de l’Ukraine par l’Algérie, peu après sa proclamation, a constitué un geste important de soutien à notre souveraineté. En même temps, les liens entre nos peuples s’inscrivent dans une histoire plus ancienne. À l’époque soviétique, de nombreux citoyens algériens ont étudié dans des établissements d’enseignement supérieur ukrainiens, tandis que des spécialistes ukrainiens ont partagé leur expertise dans les domaines de l’ingénierie, de l’industrie, de l’agriculture et d’autres secteurs. Par la suite, le commerce, l’éducation et les contacts humains sont devenus des piliers majeurs de notre coopération. Aujourd’hui, notre mission est de consolider cette base solide afin de bâtir un partenariat dynamique et mutuellement bénéfique, à la hauteur du potentiel de nos deux États.

Le Courrier d’Afrique 54. Sur le plan politique, quelle est la situation actuelle en Ukraine ?

SEM Oleksandr VORONIN : Malgré la guerre d'agression menée par la Russie, l'Ukraine reste une démocratie active dotée d'institutions stables et fonctionnelles. Nos priorités absolues sont la défense du pays et de ses citoyens, la sécurisation des infrastructures critiques, la résilience économique et l'avènement d'une paix juste et durable. L'Ukraine soutient les efforts diplomatiques visant à mettre fin à la guerre. Néanmoins, toute paix doit impérativement reposer sur la Charte des Nations Unies, le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, ainsi que sur des garanties de sécurité fiables. Elle ne peut en aucun cas légitimer l'annexion de territoires par la force.

Le Courrier d’Afrique 54. Pouvez-vous nous adresser votre bilan depuis votre nomination en fin octobre 2025 à l’Ambassade de la République Populaire d’Ukraine en Algérie ?

SEM Oleksandr VORONIN : Depuis mon entrée en fonction fin octobre 2025, ma priorité a été de rendre les relations bilatérales plus actives et plus substantielles. Nous avons intensifié les contacts avec le ministère des Affaires étrangères de l'Algérie, les ministères sectoriels, le Parlement, les associations professionnelles et les institutions académiques. Parmi les résultats concrets, je retiendrais la création du groupe parlementaire d'amitié Algérie-Ukraine, les progrès de la coopération dans le secteur agricole, ainsi que la dynamisation des contacts entre entrepreneurs ukrainiens et algériens. Nous travaillons également à l'approfondissement de la coopération militaro-technique et énergétique. De plus, nous nous sommes efforcés de maintenir la dynamique positive du commerce bilatéral et de créer les conditions de sa diversification. Néanmoins, je considère que ce n'est qu'un début. En fin de compte, les résultats de notre travail doivent se mesurer à l'aune de projets concrets, d'accords, de partenariats commerciaux et du renforcement des liens entre nos peuples.

Le Courrier d’Afrique 54. Le groupe d’amitié parlementaire Algérie-Ukraine a été officiellement créé à Alger à la mi-février 2026 : comment s’est déroulé cette installation et quels en sont les principaux objectifs ?

SEM Oleksandr VORONIN : Le groupe parlementaire d'amitié Algérie-Ukraine a été officiellement installé au sein de l'Assemblée populaire nationale le 17 février 2026. La création de ce groupe a marqué une étape importante dans le renforcement de la diplomatie parlementaire entre nos deux États. Ses missions consistent à maintenir un dialogue régulier entre les parlementaires, à échanger des points de vue sur des questions d'intérêt mutuel, ainsi qu'à promouvoir les visites parlementaires et le développement du cadre juridique bilatéral. Ce groupe peut également favoriser la coopération pratique dans les domaines du commerce, de l'agriculture, de l'éducation, de la culture et d'autres secteurs, tout en consolidant la compréhension mutuelle entre nos peuples. Nous comptons sur la nouvelle Assemblée populaire nationale pour que ce groupe intensifie son action essentielle.

Le Courrier d’Afrique 54. Quels sont les domaines qui intéressent les investisseurs ukrainiens ?

SEM Oleksandr VORONIN : Les entreprises ukrainiennes manifestent un intérêt particulier pour les secteurs où leur expertise et leurs capacités s'alignent sur les priorités économiques de l'Algérie. Il s'agit notamment de l'agriculture et de l'industrie agroalimentaire, du machinisme agricole, des produits vétérinaires et pharmaceutiques, de la filière laitière, des technologies numériques, des énergies renouvelables, des infrastructures et de l'ingénierie industrielle. Le modèle de coopération le plus prometteur ne se limite pas à l'exportation de produits finis. Les entreprises ukrainiennes souhaitent collaborer avec leurs partenaires algériens à travers la création de coentreprises, la localisation de la production, le transfert de technologies et la formation professionnelle. De tels partenariats peuvent contribuer à la réalisation des objectifs de l'Algérie en matière de diversification économique, d’intégration industrielle locale et de création d'emplois, tout en ouvrant aux entreprises ukrainiennes l'accès à un marché majeur et prometteur

Le Courrier d’Afrique 54. Quel est le niveau d’échanges commerciaux entre l’Ukraine et l’Algérie ?

SEM Oleksandr VORONIN : En 2025, le volume des échanges commerciaux bilatéraux a atteint un niveau record, s'élevant à environ 763 millions de dollars américains. Les produits agricoles constituent le pilier de nos échanges. Les céréales représentent près de 80 % des exportations ukrainiennes vers l'Algérie. Ainsi, l'Algérie est devenue l'un des marchés de débouché les plus importants pour les céréales ukrainiennes, ayant importé 2,5 millions de tonnes de blé au cours de l'année écoulée. Ces indicateurs sont particulièrement significatifs compte tenu de la guerre en cours et des attaques russes contre les ports et les infrastructures maritimes de l'Ukraine. C'est pourquoi aujourd'hui, alors que les attaques de la Russie contre les navires civils ont pratiquement interrompu les exportations de céréales ukrainiennes vers les marchés mondiaux, il est particulièrement crucial que l'Algérie utilise également son autorité internationale pour inciter la Russie à cesser ses attaques contre les infrastructures portuaires de la mer Noire et les navires civils. Il convient de souligner que, selon les estimations des experts, la poursuite du blocage de la navigation commerciale à partir des ports ukrainiens entraînera une hausse de 25 à 30 % des prix mondiaux des céréales. Par ailleurs, la structure de nos échanges reste concentrée sur un nombre limité de produits. Notre objectif est de diversifier le commerce bilatéral, ainsi que de développer la production conjointe et les investissements.

Le Courrier d’Afrique 54. Excellence, Monsieur l’Ambassadeur, quels domaines jugez-vous prioritaires pour approfondir les relations bilatérales entre nos deux pays ?

SEM Oleksandr VORONIN : La première priorité absolue consiste à maintenir un dialogue politique régulier, notamment par des contacts et des visites de haut niveau, ainsi que par des consultations entre nos ministères et institutions. Il nous est également nécessaire de renforcer le cadre institutionnel de notre coopération. Cela passe par l’avancement des accords bilatéraux en cours d’examen, le lancement des travaux de la Commission mixte intergouvernementale et le tissage de liens plus étroits entre les chambres de commerce et d’industrie ainsi que les communautés d’affaires de nos deux États. Dans le domaine économique, l’agriculture et la sécurité alimentaire demeurent des priorités naturelles. En même temps, un potentiel considérable existe dans les secteurs de l’énergie, de la pharmaceutique, des technologies numériques, de la production industrielle et des infrastructures. L’éducation, la science et la culture revêtent une importance tout aussi cruciale. Les relations bilatérales deviennent plus résilientes lorsqu’elles sont portées non seulement par les gouvernements, mais aussi par les universités, les chercheurs, les entrepreneurs, les institutions culturelles et les citoyens des deux États.

Le Courrier d’Afrique 54. Des projets de la coopération culturelle et économique existent-ils entre l’Algérie et l’Ukraine, en dépit des tensions géopolitiques actuelles ?

SEM Oleksandr VORONIN : La situation géopolitique actuelle a certes complexifié la coopération internationale, mais elle n'a pas empêché l'Ukraine et l'Algérie de développer des initiatives pratiques. En avril 2026, une délégation ukrainienne spécialisée dans la sécurité sanitaire des aliments et la protection des consommateurs s'est rendue en Algérie pour discuter de l'approfondissement de la coopération dans la filière laitière. L'Algérie a également ouvert son marché au bétail ukrainien, tandis que les travaux se poursuivent concernant l'accès au marché de la viande de volaille et d'autres produits soumis au contrôle vétérinaire. Nous œuvrons par ailleurs à obtenir de nouvelles opportunités pour les producteurs ukrainiens afin qu'ils puissent participer aux appels d'offres publics algériens pour la fourniture de lait en poudre. Nous favorisons l'établissement d'une coopération directe entre les chambres de commerce et d'industrie d'Ukraine et d'Algérie, et nous travaillons à la création d'un conseil d'affaires bilatéral, qui, nous l'espérons, sera lancé d'ici la fin de cette année. Dans le domaine culturel, l'Ambassade organise des événements pour faire découvrir au public algérien l'histoire, la culture et les traditions nationales de l'Ukraine. Nous souhaiterions également développer des projets d'expositions, des projections de films, ainsi qu'une coopération académique et des échanges entre les universités ukrainiennes et algériennes.

Le Courrier d’Afrique 54. En fin juin 2026, l’Ambassade d’Ukraine en Algérie a organisé une cérémonie pour le 30e anniversaire de la Constitution ukrainienne. Quelle signification accordez-vous à cette journée historique ?

SEM Oleksandr VORONIN : La Constitution de l'Ukraine, adoptée en 1996, a jeté les bases juridiques de l'État ukrainien moderne. Elle définit l'Ukraine comme un État souverain, indépendant, démocratique et de droit, et place la dignité humaine, les droits et les libertés au centre de la vie sociale. Son 30e anniversaire revêt une importance particulière, car aujourd'hui, l'Ukraine défend non seulement son territoire, mais aussi son ordre constitutionnel et le choix démocratique de son peuple.

Le Courrier d’Afrique 54. Comment interprétez-vous la position algérienne face à la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine ?

SEM Oleksandr VORONIN : Nous comprenons la position de l'Algérie dans le contexte de sa politique traditionnelle d'autonomie stratégique, de non-alignement, de non-ingérence et de primauté accordée aux voies diplomatiques pour le règlement des conflits. Nous apprécions également l'attachement de l'Algérie à la Charte des Nations Unies ainsi qu'aux principes de souveraineté et d'intégrité territoriale. En même temps, l'Ukraine est convaincue que ces principes doivent s'appliquer de manière cohérente. Il ne s'agit pas d'un affrontement entre deux parties égales. La Russie a envahi le territoire d'un État souverain internationalement reconnu et continue d'occuper une partie de son territoire. L'Ukraine n'appelle pas l'Algérie à renoncer à sa politique étrangère indépendante. Nous appelons l'Algérie à user de son autorité internationale et de son influence diplomatique en faveur du respect du droit international, de la souveraineté et de l'intégrité territoriale, de la protection des populations civiles et de l'avènement d'une paix juste et durable. Nous comptons également sur le soutien de l'Algérie pour surmonter les conséquences humanitaires de la guerre et pour s'opposer aux attaques russes contre les infrastructures portuaires civiles et les navires marchands ukrainiens, qui menacent la sécurité maritime et la stabilité de l'approvisionnement alimentaire des marchés internationaux.

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